lundi 31 octobre 2011

Des larmes dans le coeur




Harcelé ! Harcelé encore et encore par ces brûlures qui laissaient entendre que derrières ces angéliques sourires de façade se tapissait désespérément une détresse bien présente et qui se devait d'être tue.
Malheureusement ce n'était pas la première fois que j'étais assailli par ce genre d'horribles brûlures de cigarettes.
Toujours logées dans cette même zone des omoplates qu'elles étaient.
Signatures immondes que celles-là de tous ces salauds de l'ombre crasseuse considérant leurs victimes comme de vulgaires cendriers.
Pas question d’abîmer la bien belle « marchandise » !
Il faut surtout se garder d'enlaidir la petite gueule d'ange que l'on a si difficilement, tout autant que malhonnêtement, attiré entre ses griffes.
On a tous déjà entendu parler de leurs ignobles procédés de séductions, de promesses d'emplois très bien rémunérés ailleurs et toujours au loin.
On connaît aussi la suite, de la suppression du passeport en passant par l'enfermement et les passages à tabac jusqu'à ce qu'apparaisse la renonciation.
Oh ! mon Dieu que l'on doit vouloir la repousser loin cette maudite renonciation !
Qui voudrait céder, comme ça vite fait, toute sa dignité sans résistance aucune en se résignant gentiment et rapidement ?
Sans doute que certaines doivent pousser l'agonie jusqu'à la mort préférant encore cet absolutisme plutôt que le sordide sort qui leur est promis.
C'est sûrement durant ce terrible passage que devait se faire ces cicatricielles brûlures.
Mon regard avait déjà été abîmé par ces stigmates quelques années auparavant.
C'était lors d'une nuit finissante (de celle dont la mémoire ne se décolle pas) .
Elle était là, seule et au beau milieu de cette salle de vestiaire qui n'aurait pas dû lui être accessible.
Enjôleurs traits de visage aussi harmonieux que fins mais éclaboussés d'yeux perdus d'un profond vide stupéfiant.
Dieu que j'aurais aimé pouvoir regarder briller sur sa peau la profondeur d'une belle âme ne demandant qu'à s'exprimer en grand !
Au lieu de cela y transpirait une espèce de naufrage qui semblait comme inéluctable.
Une flamme encore aussi ardente qu’incandescente de haine et de bonté mélangées œuvrait de derrière la béante ouverture de ses yeux.
J'avais été touché en plein cœur par cette ardeur qui laissait subrepticement apparaître la puissante force volontaire d'un espoir qui ne se résoudrait sûrement jamais complètement.
Cette horrible expérience avait au moins eu le mérite d'ouvrir en moi une profondeur que je n'avais pas moi-même su sonder seul auparavant.
A la poignée de secondes que j'avais réussi à tenir son regard était clairement apparu qu'elle venait assurément de rendre toutes ses tripes entortillées et ulcérées de tout ce qu'elles avaient dû encaisser de cette trop longue nuitée.
Se tournant alors de trois quart comme pour dissimuler sa belle dignité encore et toujours présente c'était aussi là que se découvrit sous mes yeux ces cercles violacés qui lui balafraient le dos.
Comprenant tout ce qu'ils signifiaient aussitôt ce ne fut pas que mon cœur qui se souleva mais mon corps dans son ensemble.
Agrippé à ma porte de casier, je me sentais désarmé et soudain empli d'une certaine lâcheté.
Comment lui parler, lui dire, l'entendre ?
Malgré mon incroyable sentiment qu'un lien soudain aussi fort qu'invisible nous reliait à cet instant précis je restais là... tétanisé.
Je sentais distinctement sa merveilleuse humanité qu'on lui avait tant et tant contraint à faire disparaître et qui surgissait pourtant d'autant plus violemment de tout son être.
Plus aucun doute, j'étais débordé de toute part de cette assourdissante violence qui lui avait été faite.
La fuite s'imposait comme mon seul recours... minable !
Ce n'est qu'à mi chemin de mon retour à domicile que je m'apercevais avoir oublié l'ensemble de mes affaires dans mon vestiaire, clef encore sur la serrure du casier.
La précipitation de mon départ m'avait fait tout laisser, là, sur place.
Ce regard écorcheur, je ne l'ai jamais oublié et le retrouve dans tous ceux de ces compagnes d'infortune.
J'imagine que pour toutes ces femmes chaque matin qui éclot doit être le signe de la fin du calvaire de corps vendus contre leur volonté et parfois même à seule fin de nourrir l'enfer vicieux de la drogue.
Trop souvent aussi il semble être devenu le moyen de faire vivre une famille entière.
Je pense aussi à tous ces clients qui ne veulent pas avoir à penser à l'envers du décor ne se souciant que du plaisir éphémère que ces femmes leur offre.
Bien sûr Messieurs ne vous attardez surtout pas sur les parcours marqués de calvaires qui ont conduit ces femmes de leurs contrées de misères jusqu'aux nôtres.
Ne vous interrogez pas non plus sur les proxénètes mafieux qui s'engraissent si copieusement sur le dos de celles que vous avez, vous aussi, considéré comme des moins que rien.
Que faire? comment enrayer cet infâme commerce ?
Je ne tiens pas de remèdes miracles à cela mais comment pourrait-on dignement capituler devant toute cette prostitution non désirée, imposée, forcée et violentée ?

A Marie M. (celle qui agit)